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Sport en montagne: pourquoi rêve-t-on de s'élever ?



L'Express novembre 2018

Par Camille Moreau,

publié le 23/11/2018 à 07:30 , mis à jour à 11:44

Se hisser au sommet par la randonnée, l'escalade ou le trekking permet de revenir à une nature plus profonde.

"La randonnée est une subversion, énonce Franck Michel, anthropologue spécialiste du tourisme. Elle exige de regarder le temps en face, d'accepter la lenteur et de se laisser porter par la liberté et l'improvisation." Autant de valeurs en voie de disparition dans nos vies réglées comme du papier à musique. Choisir de passer ses prochaines vacances à cheminer en pleine nature serait une forme de résistance à notre société moderne, dictée par la productivité et la consommation.

Chaque année, Alice, 29 ans, s'extrait de son quotidien durant une semaine pour parcourir une partie du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. "C'est un sas de décompression et une manière pour moi de revenir aux origines de l'humanité. Je ne recherche pas la performance. Je prends le temps de savourer cette pause hors du temps, de ressentir mon corps et la nature. Lorsqu'on marche, on médite par la force des choses, relève-t-elle. On avance, physiquement et psychologiquement, sans pression."



Se connecter à la nature

Immergé dans la nature, le corps n'est pas limité au carcan d'une salle de cours. En action lente dans un panorama propice à l'éveil des sens, il encourage l'esprit à flâner et à se laisser cueillir par la beauté d'un lieu. "Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse", souligne le professeur de philosophie Frédéric Gros dans Marcher, une philosophie (éd. Carnets Nord).


S'enfoncer dans les profondeurs de la nature reviendrait à disparaître de soi au profit de la contemplation. Une tendance qui n'est pas nouvelle, comme le confirme Jean Corneloup, sociologue spécialisé dans les pratiques récréatives en nature: "Dès le XVIIIe siècle, la bourgeoisie se tourne vers l'alpinisme et les loisirs maritimes."

En dix ans, la pratique de l'escalade a augmenté de plus de 35%, selon la Fédération française de la montagne et escalade. Une enquête menée par le ministère du Tourisme en 2010 révèle également que les Français seraient plus de cinq millions à pratiquer la randonnée. Autre preuve de cette volonté de se rapprocher de la nature, les stages associant yoga et méditation à des randonnées en montagne explosent.


Prendre de la hauteur, ça se mérite

À la croisée de la terre et du ciel, symbole de pureté, la montagne est un lieu propice à l'élévation spirituelle. "Que l'on croie en une force supérieure ou non, on se laisse forcément envahir par la religiosité une fois perché en haut des sommets. Il paraît que les voix du Seigneur sont impénétrables, mais je pense que la communication est plus facile là-haut. On se sent libre et le silence qui y règne est saisissant", témoigne Valentine, 31 ans, qui a gravi avec sa cousine le mont Blanc l'année dernière. "Face à l'immensité du paysage, on se repositionne à l'échelle du monde pour ensuite se reconnecter à soi", abonde Émilien Badoux, champion du monde de snowboard freeride et professeur de yoga en altitude en Suisse.

Mais prendre de la hauteur, ça se mérite. "Gravir une telle montagne est un exercice très difficile, rappelle Valentine. On ne parle pas d'une petite randonnée de jouissance le long d'un sentier pédestre. Mais quel bonheur une fois arrivée ! C'est un défi personnel, il n'y a pas de compétition, pas de récompense matérielle, juste l'envie de se prouver à soi que l'on peut y arriver."

Pour le sociologue Jean Corneloup, "c'est un mouvement alternatif, une manière de se définir sur d'autres registres que ceux de la société moderne".


Un chemin initiatique

Le succès du sport en pleine nature émerge aussi au moment où prendre soin de nos ressources naturelles devient vital. De nos préoccupations écologiques croissantes naît une envie de comprendre et de se rapprocher de la nature. Une tâche qui n'a rien de facile dans une société urbanisée comme la nôtre. "Aujourd'hui, être dans la nature est tout sauf naturel pour l'Homme. Dans notre besoin de contrôle, nous avons déconstruit la grande nature pour en faire de petits espaces aseptisés", souligne Jean Corneloup.

Cette volonté de se tourner vers une nature profonde, pas uniquement les espaces verts matérialisés par la mairie de sa ville, est une bonne nouvelle et même une nécessité, selon le spécialiste. "Il faut donner envie de passer du temps récréatif avec la nature. Il faut une immersion pour que notre vision change et que nous ayons à coeur de changer nos modes d'existence."

Valentine a vécu sa randonnée en montagne de plusieurs jours comme un chemin initiatique. "Ma conscience écolo a émergé. Durant une semaine, on prend soin de ne pas laisser de trace derrière nous par respect pour la nature et pour les prochains randonneurs."


À l'instar de la slow cosmétique ou de la slow food qui prônent une consommation raisonnée, propre et éthique, la montagne invite à une prise de conscience global sur la nécessité de ralentir et de souffler, à contre-courant d'un quotidien effréné.